- L’auteur

- François René de Chateaubriand (1768-1848) a vécu quatre-vingt ans de l’histoire de France, a traversé les régimes politiques, a voyagé sur tous les continents, et a réussi à allier à ces expériences le temps de la réflexion et de l’écriture. Il est le précurseur du romantisme français. Il a été à la fois un spectateur et un acteur durant une période marquée par l’instabilité politique.
- Après avoir passé cinq jours en Auvergne, Chateaubriand s’attarde dans les Alpes ; il décrit brièvement la vallée de Chamonix telle qu’il la découvre à la fin du mois d’août 1805.
- De la part de Chateaubriand, on aurait pu s’attendre à une description admirative des montagnes, qui seraient un véritable lieu d’inspiration littéraire. Loin de là, la vallée apparaît sous son jour le plus désagréable !
Il passe au crible toutes les merveilles vantées par de nombreux voyageurs et écrivains, comme Rousseau, et nous montre combien elles ne sont pas à la hauteur de leur réputation. Ainsi la Mer de Glace ne reste qu’un vulgaire morceau de glace, et la glace ressemble à du gros verre de bouteille ! - Les montagnes ne lui inspirent que fatigue et solitude.
Face à des hauteurs telles qu’elles rendent les montagnes sublimes, Chateaubriand ressent en plus du mal des montagnes, une extrême fatigue. Qu’il est long le chemin entre le but aperçu de loin et le point de départ !
En outre, pour jouir de la vue des couleurs sur les montagnes, le promeneur doit considérablement s’éloigner, ce qui est relativement difficile quand il est placé au pied de celles-ci.
- Enfin, la solitude semble être le sentiment dominant que l’on peut ressentir. Les seuls arbres de la montagne, le pin, le sapin et le mélèze qui ressemblent à des immenses mâts de vaisseaux sont les uniques compagnons des Savoyards. Et les beaux chalets dépeints par Rousseau sont, aux yeux de notre guide, « de misérables cabanes remplies de fumier des troupeaux, de l’odeur des fromages et du lait fermenté ».
- Pour le voyageur fatigué et esseulé, il ne restera des charmes alpins que le cri de la marmotte et le bruit du torrent sous les glaciers. Finalement, Chateaubriand veut nous persuader de l’indépendance entre le lieu où l’on se trouve, à quelque hauteur qu’il soit, et les sentiments humains, source d’inspiration littéraire. Il admet que la montagne est le lieu idéal pour se consacrer à la religion. Mais qu’on ne le force pas à admirer monts, trous et crevasses !
- Le Mont Blanc

« Sorti de Genève par un temps assez nébuleux, j’arrivai à Servoz au moment où le ciel commençait à s’éclaircir. La crête du Mont-Blanc ne se découvre pas de cet endroit, mais on a une vue distincte de sa croupe neigée, appelée le Dôme. On franchit ensuite le passage des Montées, et l’on entre dans la vallée de Chamonix. On passe au-dessous du glacier des Bossons ; ses pyramides se montrent à travers les branches des sapins et des mélèzes, M. Bourrit a comparé ce glacier, pour sa blancheur et la coupe allongée de ses cristaux, à une flotte à la voile ; j’ajouterais, au milieu d’un golfe bordé de vertes forêts. (…)
Je m’arrêtai au village de Chamonix, et le lendemain je me rendis au Montanvert. J’y montai par le plus beau jour de l’année. Parvenu à son sommet, qui n’est qu’une croupe du Mont-Blanc, je découvris ce qu’on nomme très improprement la Mer de Glace. (…)
Qu’on se représente une vallée dont le fond est entièrement couvert par un fleuve. Les montagnes qui forment cette vallée laissent pendre au-dessus de ce fleuve une masse de rochers, les aiguilles du Dru, du Bochard, des Charmoz. Dans l’enfoncement, la vallée et le fleuve se divisent en deux branches, dont l’une va aboutir à une haute montagne, le Col du Géant, et l’autre aux rochers des Jorasses. Au bout opposé de cette vallée se trouve une pente qui regarde la vallée de Chamonix. Cette pente, presque verticale, est occupée par la portion de la Mer de Glace qu’on appelle le Glacier des Bois. (…)
Lorsqu’on est sur la Mer de Glace, la surface, qui vous en paraissait unie du haut du Montanvert, offre une multitude de pointes et d’anfractuosités. Ces pointes imitent les formes et les déchirures de la haute enceinte de rocs qui surplombent de toutes parts : c’est comme le relief en marbre blanc des montagnes environnantes. (…)
Dans l’intérieur des montagnes, comme on touche à l’objet même, et comme le champ de l’optique est trop resserré, les dimensions perdent nécessairement leur grandeur (…) J’en appelle aux voyageurs : le Mont-Blanc leur a-t-il paru fort élevé du fond de la vallée de Chamonix ? Souvent un lac immense dans les Alpes a l’air d’un petit étang ; vous croyez arriver en quelques pas au haut d’une pente que vous êtes trois heures à gravir ; une journée entière vous suffit à peine pour sortir de cette gorge (…) Ainsi cette grandeur des montagnes, dont on fait tant de bruit, n’est réelle que par la fatigue qu’elle vous donne. Quant au paysage, il n’est guère plus grand à 1’oeil qu’un paysage ordinaire. »
Voyage au Mont-Blanc