- L’auteur
- Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval (Paris, 1808 – 1855), écrivain français. La passion malheureuse qu’il éprouva pour la comédienne Jenny Colon est pour une grande part à la source de l’exaltation romantique, puis mystique, qui hante ses oeuvres maîtresses : les Filles du feu, les Chimères (1854), Aurélia ou le Rêve et la Vie (prose, inachevé; édition posthume, 1855).
- Promenades et souvenirs a paru dans l’Illustration du 30 décembre 1854, puis des 6 janvier et 3 février 1855. Comme Aurélia, ce récit, rédigé sans doute pendant la fièvre de l’automne 1853, est donc le dernier à avoir été publié du vivant de Nerval.
- Saint Germain en Laye
« J’ai parcouru les quartiers de Paris qui correspondent à mes relations, et n’ai rien trouvé qu’à des prix impossibles (…)
Je me suis dit :
« Pourquoi ne pas aller demeurer à Versailles ou à Saint-Germain ? La banlieue est encore plus chère que Paris; mais, en prenant un abonnement du chemin de fer, on peut sans doute trouver des logements dans la plus déserte ou dans la plus abandonnée de ces deux villes. (…) On a là les ressources d’une cité, et l’on est presque à la campagne. » (…)
Je me suis trouvé très heureux de cette idée, et j’ai choisi Saint-Germain, qui est pour moi une ville de souvenirs. Quel voyage charmant ! Asnières, Chatou, Nanterre et le Pecq; la Seine trois fois repliée, des points de vue d’îles vertes, de plaines, de bois, de chalets et de villas; à droite, les coteaux de Colombes, d’Argenteuil et de Carrières; à gauche, le mont Valérien, Bougival, Luciennes et Marly; puis la plus belle perspective du monde: la terrasse et les vieilles galeries du château de Henri IV, couronnées par le profil sévère du château de François Ier. J’ai toujours aimé ce château bizarre, qui, sur le plan, a la forme d’un D gothique, en l’honneur, dit-on, du nom de la belle Diane. (…)
Depuis, l’on a transformé ce monument en pénitencier, et l’on a déshonoré l’aspect des fossés et des ponts antiques par une enceinte de murailles couvertes d’affiches. (…) il n’en reste rien que le noble dessin des baies, des tours et des façades, que cet étrange contraste de la brique et de l’ardoise, s’éclairant des feux du soir ou des reflets argentés de la nuit, et cet aspect moitié galant, moitié guerrier, d’un château fort qui, en dedans, contenait un palais splendide dressé sur un montagne, entre une vallée boisée où serpente un fleuve et un parterre qui se dessine sur la lisière d’une vaste forêt. (…)
La nuit étant venue, après avoir parcouru les rues et les places, et salué des demeures aimées jadis, donné un dernier coup d’œil aux côtes de l’étang de Mareil et de Chambourcy, je m’étais enfin reposé dans un café qui donne sur la place du Marché. (…)
Le lendemain, je me rendis au château pour voir où en était la restauration. Le sergent-concierge me dit, avec un sourire qui n’appartient qu’à un militaire de ce grade :
« Monsieur, seulement pour raffermir les fondations du château, il faudrait neuf millions; les apportez-vous ? » (…)
J’étais piqué; ce qui me fit retourner à Saint-Germain deux jours après. J’avais trouvé l’idée.
« Pourquoi, me disais-je, ne pas faire une souscription ? La France est pauvre; mais il viendra beaucoup d’Anglais l’année prochaine pour l’exposition des Champs-Elysées. Il est impossible qu’ils ne nous aident pas à sauver de la destruction un château qui a hébergé plusieurs générations de leurs reines et de leurs rois. Toutes les familles jacobites y ont passé. – La ville encore est à moitié pleine d’Anglais; (…)
Non! me dis-je, les Anglais ne refuseront pas de s’associer à une souscription doublement nationale. (…)
Fort de cette combinaison, je suis allé la soumettre aux habitués du Café du Marché. (…) Au château, je me suis présenté la tête haute. Le sergent m’a introduit au corps de garde, où j’ai développé mon idée avec succès, et le commandant, qu’on a averti, a bien voulu permettre que l’on me fît voir la chapelle et les appartements des Stuarts, fermés aux simples curieux. Ces derniers sont dans un triste état, et, quant aux galeries, aux salles antiques et aux chambres des Médicis, il est impossible de les reconnaître depuis des siècles, grâce aux clôtures, aux maçonneries et aux faux plafonds qui ont approprié ce château aux convenances militaires.
Que la cour est belle, pourtant! ces profils sculptés, ces arceaux, ces galeries chevaleresques, l’irrégularité même du plan, la teinte rouge des façades, tout cela fait rêver aux châteaux d’Écosse et d’Irlande, à Walter Scott et à Byron. On a tant fait pour Versailles et tant pour Fontainebleau… Pourquoi donc ne pas relever ce débris précieux de notre histoire? La malédiction de Catherine de Médicis, jalouse du monument construit en l’honneur de Diane, s’est continuée sous les Bourbons. Louis XIV craignait de voir la flèche de Saint Denis; ses successeurs ont tout fait pour Saint-Cloud et Versailles. Aujourd’hui, Saint-Germain attend encore le résultat d’une promesse que la guerre a peut-être empêché de réaliser. »
Promenades et souvenirs, le château de Saint Germain