- Stendhal (1783-1842)
Extrait de Mémoires d’un touriste, III
« Je commence comme toujours à Genève par courir à la promenade Saint-Antoine, voir le lac. De là, je traverse la ville, et même, avant de commencer mes affaires et d’aller chercher mes lettres, je vais voir la maison où Jean-Jacques Rousseau naquit en 1712. (…)
Je vais voir la statue de Rousseau dans la petite île au milieu du nouveau pont; c’est une nouveauté pour moi; honneur à M. Pradier, artiste genevois ! Il voit l’antique, mais il voit aussi la nature. (…)
La statue de Jean-Jacques, comme le peuple dit à Genève, peut avoir huits pieds de proportion. La tête est fort belle, et, vue de face, la figure tout entière fait un très bon effet. Jean-Jacques est assis vis à vis de ce lac qui lui fut si cher.
Qu’il eût été heureux de savoir qu’on lui élèverait une statue dans sa patrie, qu’il crut ingrate, et qu’elle serait ainsi placée ! »
- Victor Hugo (1802-1885)
Extrait de Œuvres Complètes
« La police de Genève était extrêmement tracassière. Chaque hôtel avait un registre où tout voyageur devait écrire son nom, son âge, son état, d(om il venait et pourquoi il venait (…)
La rue des Dômes était encore la vielle rue à toits pointus surplombant et supportés par des piliers de bois ; cela faisait une longue galerie couverte égayée par les étalages des
boutiquiers et par le fourmillement des acheteurs. Ce Bazar pittoresque a été remplacé, à la grande fierté des habitants, par une rue droite, régulière et froide.
Le promenades de la veille avaient des beaux gazons verts qui auraient réjoui la vue si elle n’avait été offensée par des poteaux où s’étalait cette inscription : Défense de marcher sur les talus gazonnages. »
- III.Théophile Gautier (1811-1872)
Extrait de Italia, Deuxième édition.
« Genève a l’aspect sérieux, un peu roide, des villes protestantes. Les maisons y sont hautes, régulières; la ligne droite, l’angle droit règnent partout; tout va par carré et parallélogramme. La courbe et l’ellipse sont proscrites comme trop sensuelles et trop voluptueuses : le gris est bienvenu partout, sur les murailles et sur les vêtements. Les coiffures, sans y penser, tournent au chapeau de quaker; on sent qu’il doit y avoir un grand nombre de Bibles dans la ville, et peu de tableaux. (…)
La seule chose qui jette un peu de fantaisie sur Genève, ce sont les tuyaux des cheminées. On ne saurait rien voir de plus bizarre et de plus capricieux. Vous connaissez ces saltimbanques que les Anglais appellent acropédestrians, et qui, renversés sur le dos, les jambes en l’air, font voltiger une barre de bois ou deux enfants couverts de paillettes. Figurez-vous que tous les acropédestrians du monde font la répétition de leurs exercices sur les toits de Genève, tant ces tuyaux bifurqués et contournés se démènent désespérément : ces contorsions doivent avoir pour cause les vents nombreux qui tombent des montagnes et s’engouffrent dans la vallée. (…)
Cependant Genève, quelque froide, quelque guindée qu’elle soit, possède une curiosité qui transporterait de joie Isabey,
Eug. Ciceri, Wyld, Lessore et Ballue, et qui doit faire le désespoir de l’édilité. C’est un pâté de baraques sur le bord du Rhône, à l’endroit où il sort du lac pour gagner la France. Nous
le recommandons en conscience aux aquarellistes, qui nous remercieront du cadeau : rien n’est d’aplomb; les étages avancent et reculent, les chambres ressortent en cabinets et en moucharabys. C’est un mélange incroyable de colombage, de bouts de planches, de poutrelles, de lattes clouées, de treillis, de cages à poulets en manière de balcon : tout cela vermoulu, fendillé, noirci, verdi, culotté, chassieux, refrogné, caduc, couvert de lèpres et de callosités à ravir un Bonington ou un Decamps; les fenêtres, trouées au hasard et bouchées à demi par quelque vitrage effondré, balancent des guirlandes de tripes et de vessies de porc, capucines et cobæas de ces agréables logis; des tons vineux, sanguinolents, délavés par la pluie, complètent l’aspect féroce et truculent de ces taudis hasardeux, dont le Rhône, qui passe dessous, fait écumer la silhouette dans son flot d’un bleu dur. »
- IV.Alphonse Cordier
Extrait de A travers la France, l’Italie, la Suisse et l’Espagne.
Nous voici en Suisse, dont Genève est la clef, de ce côté-là ! Nous respirons un air libre, une air républicain, un air qui sent le Ranz des vaches ! Mais j’aime encore mieux l’air pur et frais de ce beau lac Léman, sur le bord duquel s’est assise la vieille cité genevoise, qui tend, chaque jour à se rajeunir. (…)
« Les hôtels de Genève sont des hôtels de luxe par excellence, et c’est la bourse des pauvres voyageurs qui paie ce luxe-là. Ils savent vous écorcher le plus adroitement du monde, ces bons Genevois ! »