1. L’auteur
  • Stendhal (Henri-Marie Beyle) 1783-1842 a écrit Mémoires d’un touriste (Voyage en Bretagne et en Normandie) en 1837, à l’âge de 54 ans, pour satisfaire à une commande d’éditeur.  
  • Mémoires d’un touriste est le premier livre publié depuis le Rouge et le Noir. Du 4 novembre au 26 décembre, il dicte La Chartreuse de Parme qui sera publiée en 1839
  • Vers la fin de mai 1837, il se met en route en compagnie de Mérimée, qui lui-même a déjà parcouru plusieurs régions, contribué à lancer la mode des voyages, et entreprend, en tant qu’Inspecteur général des Monuments historiques, une inspection en Auvergne. Rapidement, leurs chemins divergent. Parti avec un carnet de notes, Stendhal se rend à Nantes et y séjourne du 2 au 8 juin, gagne Vannes  le 9, est de retour à Paris vers le début de juillet
  1. La Normandie

«  Je viens de me donner le plaisir de revoir Rouen, comme si j’y arrivais pour la première fois. Pour des raisons que je dirai, Rouen est la plus belle ville de France pour des choses du Moyen-âge et l’architecture gothique. (…)

Je ne saurais assez louer la suite de collines charmantes couvertes d’arbres élancés et bien verts par lesquelles la Normandie s’annonce. La route serpente entre ces collines. On voit de temps à autre la mer et le Mont Saint-Michel. Je ne 

connais rien de comparable en France. Aux yeux des personnes de quarante ans, fatiguées des émotions trop fortes, ce pays-ci doit être plus beau que l’Italie et que la Suisse. Ce 

sont les paysages de l’Albane comparés à ceux du Guaspre. Je ne connais de comparable que les collines des environs de Desenzano, sur la route de Brescia à Vérone. Elles ont plus de grandiose et sont moins jolies. (…)

En faisant à pied la longue montée qui précède les premières maisons d’Avranches, j’ai eu une vue complète du Mont Saint-Michel, qui se montrait à gauche dans la mer, fort au-dessous du lieu où j’étais. Il m’a paru si petit, si mesquin, que j’ai renoncé à l’idée d’y aller. Ce rocher isolé paraît sans doute un 

pic grandiose aux Normands, qui n’ont vu ni les Alpes ni Gavarnie. Ce n’est pas eux que je plains; c’est un grand 

malheur d’avoir vu de trop bonne heure la beauté sublime. Un voyageur me disait hier que la plus jolie personne de Normandie habite l’auberge du Mont Saint-Michel. (…)

D’Avranches à Granville, nous avons vu une foule de ces charmantes maisons de paysans, isolées au milieu d’un verger planté de beaux pommiers et ombragé par quelques grands ormeaux. L’herbe qui vient là-dessous est d’une fraîcheur et d’un vert dignes du Titien. « Voyez-vous, m’a dit ma compagne de voyage, ces belles fleurs de couleur amarante en forme de cloches? c’est la digitale, cette plante qu’on donne pour empêcher le coeur de battre trop vite. (…)

Ces vergers sont séparés des champs voisins par une digue en terre haute de quatre pieds, large de six, et toute couverte de jeunes ormeaux de vingt-cinq pieds de haut, placés à trois pieds à peine les uns des autres. C’est à cette mode, que je vois régner depuis Rennes, qu’est due l’admirable beauté du pays. L’oeil du voyageur n’aurait rien à désirer s’il apercevait de temps à autre quelques vieux arbres de soixante pieds de hauteur; mais l’avarice normande ne les laisse point arriver à cet âge. (…)

Une diligence menée par d’excellents chevaux m’a conduit fort rapidement à Honfleur. Mais je n’ai plus trouvé sur la route la belle et verte Normandie d’Avranches; c’est une plaine cultivée comme les environs de Paris. Il y avait foire à Pont-l’Évêque; il fallait voir les physionomies de tous ces Normands _concluant des marchés: c’était vraiment amusant. Il y a place là pour un 

nouveau Téniers; on s’arracherait ses ouvrages dans les centaines de châteaux élégants qui peuplent la Normandie. (…)

Mais j’aime les charmants coteaux couverts d’arbres qui bordent l’Océan au couchant de Honfleur: je vais y passer la journée. C’est là ou dans la forêt qui borde la Seine au midi, en remontant vers Rouen, que, dans dix ans d’ici, lorsque les chemins de fer seront organisés, les gens riches de Paris auront leurs maisons de campagne. Tôt ou tard ces messieurs entendront dire que la rive gauche de la Seine est bordée de vastes et nobles forêts. Quoi de plus simple que d’acheter deux arpents, ou vingt arpents ou deux cents arpents de bois sur le coteau qui borne la Seine au midi, et d’y bâtir un ermitage ou un château! On jouit de six lieues de forêt en tous sens et de l’air de la mer. (…)

A gauche donc on a la mer; derrière soi c’est l’embouchure de la Seine large de quatre lieues, et au delà la côte de Normandie, au couchant d’Honfleur, où je me promenais hier; cette côte chargée de verdure occupe à peu près le tiers de l’horizon. Pour le reste, c’est le redoutable Océan couvert de navires arrivant d’Amérique, et qui attendent la marée haute pour entrer au port. »

Mémoires d’un touriste (Voyage en Bretagne et en Normandie) (1838)

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