- L’auteur
- Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval (Paris, 1808 – 1855), écrivain français. La passion malheureuse qu’il éprouva pour la comédienne Jenny Colon est pour une grande part à la source de l’exaltation romantique, puis mystique, qui hante ses oeuvres maîtresses : les Filles du feu, les Chimères (1854), Aurélia ou le Rêve et la Vie (prose, inachevé; édition posthume, 1855).
- Le 23 décembre 1842, Nerval quittait Paris pour un périple d’une année en Orient qui devait le conduire successivement en Égypte, au Levant et en Turquie. De ce séjour, de ce voyage entrepris dans la tradition romantique, le poète devait rapporter un récit intitulé Voyage en Orient.
- Il séjourna du 25 juillet au 28 octobre 1843 à Constantinople, dernière étape de son périple en Orient avant le retour vers la France par Malte et par l’Italie. Dans cette ville perle du Bosphore, dans cette cité « où la nature vous assassine de beautés à bout portant », comme il l’écrit dans une lettre à Théophile Gautier. Il retrouvait là son ami Camille Rogier, un ami peintre très bon connaisseur de la ville et ancien compagnon de l’Impasse du Doyenné, qui le « pilota dans les méandres du vieux Constantinople » et qui rentra en France avec lui, en décembre 1843.
- D’entrée, Nerval est séduit: la ville ressemble «au rêve des mille et une nuits». Il peut voir ce qui se dissimule aux touristes. En particulier le sérail d’été du sultan de Scutari, où «derrière leurs loges grillées, les femmes participent sans être vues aux divertissements du sultan», et le couvent des derviches hurleurs (des «communistes musulmans», puisque
«derviches» veut dire «pauvres»…). Enfin, déguisé en Persan avec son «machlah» (pelisse) en poil de chameau et son bonnet pointu, il assiste aux nuits du Ramazan (Ramadan), qui donnent son titre à la dernière partie du Voyage .
- C’est en bonne forme physique et momentanément guéri de ses fantasmes délirants que Nerval revient en France, à la fin de 1843. Mais ses illusions n’ont pas résisté au choc de la réalité. «L’Orient n’approche pas de ce rêve éveillé que j’en avais fait, écrit-il à un ami sur le chemin du retour. J’en ai assez de courir après la poésie; je crois qu’elle est à votre porte, et peut-être dans votre lit».
- Constantinople, « rêve des mille et une nuits »
« Ville étrange que Constantinople! Splendeur et misères, larmes et joies; l’arbitraire plus qu’ailleurs, et aussi plus de liberté; -quatre peuples différents qui vivent ensemble sans trop se haïr: Turc, Arméniens, Grec et Juifs, enfants du même sol et se supportant beaucoup mieux les uns les autres qui ne le font, chez nous, les gens de diverses provinces ou de divers partis. (…)
Je n’ai pas entrepris de peindre Constantinople ; ses palais, ses mosquées, ses bains et ses rivages ont été tant de fois décrits ; j’ai voulu seulement donner l’idée d’une promenade à travers ses rues et ses places à l’époque des principales fêtes. »
Le séjour en Turquie est marqué par les festivités du mois de ramadan (25 septembre – 25 octobre 1843) auxquelles Nerval assistera avec enthousiasme : « Une fête turque est pour tout le monde ». C’est au cours de ce mois qu’il prétendra avoir recueilli l’histoire du calife Hakim ainsi que celle de la Reine du Matin (Bilqis) et de Salomon, prince des génies.
« On ne donnerait qu’une faible idée des plaisirs de Constantinople pendant le Ramazan si l’on passait sous silence
les contes merveilleux récités ou déclamés par des conteurs de profession attachés aux principaux cafés de Stamboul. Traduire une de ces légendes, c’est en même temps compléter les idées que l’on doit se faire d’une littérature à la fois savante et
populaire qui encadre spirituellement les traditions et les légendes religieuses considérées au point de vue de l’islamisme. (..) Je puis (..) rendre à peu près l’effet d’une de ces narrations où se plaît le génie traditionnel des Orientaux. (…)
Ces conteurs de profession ne sont pas des poètes mais pour ainsi dire des rhapsodes; ils arrangent et développent un sujet traité déjà de diverses manières, ou fondé sur d’anciennes légendes. (…) Il s’agissait cette fois d’un roman destiné à peindre la gloire de ces antiques associations ouvrières auxquelles l’Orient a donné naissance. (…)
le soir, portant sur le front leurs urnes élancées ; oui, vous êtes pour l’Européen la terre paternelle et sainte, vous êtes encore la patrie ! (…)
Un spectacle magique commençait (…). on voyait paraître de longs chapelets de feu dessinant les dômes des mosquées et traçant sur leurs coupoles des arabesques, qui formaient sans doute des légendes en lettres ornées ; les minarets (…) portaient des bagues de lumière (…) Stamboul, illuminée, brillait au loin sur l’horizon, et son profil aux mille courbes gracieuses se prononçait avec netteté, rappelant ces dessins piqués d’épingle que les enfants promènent devant les lumières. »
Voyage en Orient